Débat entre Lili Sans-Gêne et le cardinal Philippe Barbarin

Depuis des années je fais la même prière. Elle n’a toujours pas été exaucée. C’est désespérant. Je ne comprends pas ce qu’il fait là-haut. Je suis en colère…

Dans cette question, il faut reconnaître qu’il y a d’abord le bel acte de foi de quelqu’un qui ose insister dans la prière. Un jour, Jésus raconte une parabole pour montrer qu’il faut « prier sans cesse et sans jamais se décourager » (cf. Lc 18, 1-8). Les personnages sont un peu caricaturaux, mais nous font comprendre qu’on ne doit pas craindre de « casser la tête à Dieu ». Ce qui me gêne, c’est que l’on soit sûr de savoir ce dont on a besoin. Du coup, si la réponse qu’on attendait ne vient pas, on en veut à Dieu et on perd confiance : « La prière, ça ne marche pas, Dieu ne s’intéresse pas à moi… » Et si le regard de Dieu sur notre vie allait plus loin que le nôtre ? Connaissez-vous l’exemple amusant rapporté par l’évêque orthodoxe Antoine Bloom ? « Je me rappelle ce vieil homme me contant que, lorsqu’il était enfant, il croyait que son oncle possédait un don miraculeux : chaque soir il pouvait ôter les dents de sa bouche et les mettre dans un verre d’eau… Pendant plusieurs mois, le petit pria Dieu de bien vouloir lui accorder ce même don. Il fut plus tard bien aise que Dieu lui ait refusé cette faveur ! » Sur un registre plus sérieux et même tragique, je pense à la façon dont Marthe et Marie accueillent Jésus à la mort de Lazare. Elles l’avaient prévenu : « Seigneur, celui que tu aimes est malade » (Jn 11, 3). Elles étaient sûres qu’il viendrait au secours de son ami, lui qui avait rendu la vue à un aveugle rencontré par hasard dans le Temple. Lorsque Jésus arrive à Béthanie, les sœurs de Lazare l’accueillent avec des mots de reproche amer : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort » (v. 21 et 32). Elles ont l’impression d’avoir été trahies dans leur amitié. Elles n’ont aucune idée du signe qu’il va accomplir : « Notre ami Lazare repose, mais je vais aller le réveiller » (v. 11). Saint Augustin résume tout cela en disant : « Ce que tu désires, tu le sais bien ; mais ce qui t’est profitable, Dieu seul le sait. »

Jésus dit des choses assez contradictoires : d’un côté, il enseigne de demander avec insistance, et par ailleurs il dit : « Ne vous inquiétez pas (…) Votre Père céleste sait ce dont vous avez besoin » (Mt 6, 32-33).

Là aussi, saint Augustin présente clairement le problème : « Si notre Père sait ce qu’il nous faut, pourquoi demander ? » En fait, je crois que c’est peut-être une contradiction rationnelle, mais certainement pas spirituelle. Dans la vie des chrétiens, on constate que ceux qui manquent d’audace dans la demande sont les mêmes qui n’ont pas grande confiance dans la Providence. À l’inverse, dans la vie de Don Bosco, par exemple, on voit qu’il est sûr que Dieu l’aidera à réaliser des projets qui paraissent fous humainement et, en même temps, dans les épreuves, il prie Dieu avec acharnement pour obtenir ce qu’il veut.

Il y a eu dans mon entourage un enfant très malade : tout le monde a prié pour qu’il guérisse, même les gens qui ne croyaient pas ! Et pourtant, Dieu l’a laissé mourir… Comment voulez-vous encore croire que Dieu exauce nos prières après cela ?

N’allez pas faire croire que nos prières ne sont jamais exaucées ! Dans tous les sanctuaires, on voit les remerciements de tant de chrétiens qui sont venus demander une grâce ou une guérison et qui l’ont obtenue.

Mais il est certain que cette question est la plus difficile au sujet de la prière. D’abord, parce que la mort d’un enfant est l’événement le plus révoltant qui puisse survenir. Après le massacre des « saints innocents » à Bethléem, Matthieu écrit : « C’est Rachel qui pleure ses enfants et elle ne veut pas être consolée » (2, 18). Cela veut dire qu’il ne faut pas la consoler, ses souffrances sont trop grandes ! Il nous est demandé d’être là, silencieux, mais vraiment présents, remplis d’affection, aussi démunis que ceux que la souffrance accable. Le témoignage de personnes qui ont souffert beaucoup plus que moi et qui ont gardé une foi intacte m’a convaincu que Dieu exauce toujours nos prières, mais pas forcément comme nous le souhaitons. Jésus montre cela d’une manière étonnante. Quand il arrive après la mort de Lazare, Marthe et Marie se croyaient abandonnées par Lui. Mais s’approchant du tombeau, il est sûr que sa prière, et celle des deux sœurs, a été écoutée par Dieu : « Il leva les yeux au ciel et dit : ‘’Père, je te rends grâce de m’avoir écouté. Je savais que tu m’écoutes toujours.’’ » (Jn 11, 41-42).

Vous voulez donc dire que si nous ne sommes pas exaucés, c’est que ce n’est pas la volonté de Dieu. Un peu facile, non ?

Dieu ne peut pas vouloir le mal. Dans le film Monsieur Vincent, saint Vincent de Paul a une répartie impressionnante. Pour sauver les enfants abandonnés, il a le projet de créer l’œuvre des Enfants Trouvés mais il doit vaincre certaines réticences, car ils sont regardés… comme les enfants du péché ! Il veut organiser le ramassage de ces enfants et demander aux « Dames de Charité » de s’en occuper. « J’ai sauvé cet enfant ce soir, mais il en meurt trois ou quatre par jour ! leur dit-il. – Dieu veut qu’ils meurent, peut-être, monsieur, suggère la présidente. Ce sont les enfants du péché ! » Alors, saint Vincent s’écrie : « Quand Dieu veut que quelqu’un meure pour racheter le péché, c’est son fils, madame, qu’il envoie ! » Puis : « Dieu n’a pas voulu qu’un seul innocent meure au nom du péché ! »

Moi, j’ai dit à Dieu : « Tant que tu n’auras pas répondu à cette prière qui me tient tellement à cœur, je ne te parle plus. »

Cette question, c’est le cœur même du Notre Père : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » En disant : « Que ta volonté soit faite », beaucoup de chrétiens pensent plutôt : « Que ma volonté… » C’est notre combat, comme ce fut le combat de Jésus quand tout s’est passé à l’inverse de ce qu’il avait pu espérer. « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi. » On voit l’absurde de la situation si, à ce moment-là, il avait ajouté : « Tant que tu ne m’auras pas répondu… je ne te parlerai plus. » Heureusement, après avoir exprimé sa détresse, il s’est repris : « Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Mt 26, 39).
Jésus nous invite à demander ardemment et librement ce que nous voulons dans la prière. Un jour, pourtant, il lance à ses apôtres un avertissement étonnant : « Jusqu’à maintenant, vous n’avez rien demandé en mon nom » (Jn 16, 24). Et si c’était vrai ? Si je n’avais encore jamais adressé à Dieu une vraie prière… Qu’il nous apprenne donc ce que veut dire « demander en son nom », car la fin du verset est magnifique : « Vous recevrez, et votre joie sera parfaite. » Ce n’est qu’au ciel que nous saurons si, oui ou non, nous avons été exaucés. Il est trop tôt maintenant pour comprendre, et nous n’avons pas la hauteur de vue suffisante pour en juger.

Cardinal Philippe Barbarin

Le cardinal Philippe Barbarin est archevêque de Lyon et primat des Gaules. Il est amoureux de la Parole de Dieu, très investi dans le dialogue interreligieux, dans l’écologie et dans le dialogue avec ses contemporains.