Débat entre  Lili Sans-Gêne et Nicolas Buttet

La Bible affirme que «Dieu est amour»: je ne suis pas vraiment d’accord, quand je vois qu’il a l’air d’être indifférent aux souffrances du monde et qu’il laisse faire le mal. C’est un amour… avec des limites!

Cette question me remémore ce poème de Jacques Prévert : « Il y a de grandes flaques de sang sur le monde, où s’en va-t-il tout ce sang répandu ? Est-ce la terre qui le boit et qui se saoule ?… Jamais elle n’est ivre… Elle tourne, la terre, elle tourne avec ses arbres… ses jardins… ses maisons… elle tourne avec ses grandes flaques de sang… Elle elle s’en fout, la terre… elle n’arrête pas de tourner et le sang n’arrête pas de couler… Où s’en va-t-il tout ce sang répandu, le sang des meurtres… le sang des guerres… le sang de la misère… »

C’est une vraie question : le scandale du mal… Mais adressons-la d’abord à nous-mêmes. Car, au cours du XXe siècle, il y a eu environ 231 millions de morts durant les guerres et les conflits et 600 000 morts par catastrophes naturelles, selon l’étude de Milton Leitenberg de l’Institut néerlandais de relations internationales. Le prix Nobel d’économie (1998), Amartya Sen, a démontré que les famines modernes ne sont pas dues au manque de nourriture, mais plutôt aux inégalités provoquées par des mécanismes déficients de distribution de la nourriture. Cela situe à sa juste place la question du mal dans le monde.

Du point de vue de Dieu maintenant, on pourrait poser l’alternative suivante : ou bien Dieu est tout-puissant, et il ne fait rien ; donc il n’est pas amour. Ou il est amour mais pas tout-puissant et alors il ne peut rien faire.

Comment résoudre l’apparente contradiction ? L’amour exige de respecter la liberté. J’ai rencontré de nombreux parents de toxicomanes. Tous, bien sûr, désiraient que leurs enfants sortent de leur galère, arrêtent leurs c. destructrices… Mais aucun ne pouvait les contraindre… L’amour respecte la liberté jusqu’à l’horreur. Et l’horreur, Dieu l’a assumée. Ce fut la croix. L’écrivain Paul Claudel nous donne une clé de lecture : « Dieu n’est pas venu supprimer la souffrance. Il n’est même pas venu l’expliquer. Il est venu la remplir de sa présence. » Oui, Dieu est amour et il est tout-puissant. Sa toute-puissance s’est faite vulnérabilité pour épouser la souffrance et la mort des hommes, afin que l’amour puisse toujours triompher, même au cœur du mal.

Comment pouvez-vous imaginer que Dieu pardonne tout? Par exemple, il ne peut pas pardonner le mal fait à des enfants, c’est impossible!

Il m‘a été donné de m’occuper, durant mon stage d’avocat, d’un jeune qui avait violé et brûlé sept enfants. J’avoue que ce fut pour moi un vrai drame, une terrible confrontation avec l’inacceptable, l’horreur. Ce qui m’a frappé en visitant cette personne en prison, c’est que ce c’était un être humain. J’ai compris – dans une déchirure intérieure immense – qu’il fallait distinguer les actes qu’une personne commet et la personne elle-même. Saint Augustin disait : « Il faut haïr le péché et aimer le pécheur. » C’est ainsi que l’on peut comprendre le pardon donné à une personne qui a commis les actes les plus atroces.

Comprenons bien : affirmer le pardon infini de Dieu ne consiste pas à justifier l’horreur, ni même à tolérer la violence. Non ! pour qu’il y ait miséricorde, il faut d’abord une reconnaissance de l’injustice, du péché. « Dans aucun passage du message évangélique, le pardon, ni même la miséricorde qui en est la source, ne signifient indulgence envers le mal, envers le scandale, envers le tort causé ou les offenses » (Jean-Paul II). Paradoxalement, ce n’est pas la vengeance mais la miséricorde divine qui a le pouvoir de poser une limite au mal. « À la violence, à l’ostentation du mal s’oppose dans l’histoire – comme « le totalement autre » de Dieu, comme la puissance propre à Dieu – la miséricorde divine. L’agneau est plus fort que le dragon, pourrions-nous dire avec l’Apocalypse. » (Benoît XVI, expliquant la pensée de Jean-Paul II).

Il faut écouter le témoignage bouleversant de Maïti Girtanner, pianiste qui, à 21 ans, fut torturée par Léo, un médecin nazi. Sortie miraculeusement vivante, elle a vécu une vie de souffrance après la guerre. En 1984, elle reçoit un coup de téléphone de Léo. Il voulait la rencontrer. Elle l’accueille à l’hôpital. Écoutons-la : « Il était debout à la tête de mon lit, un geste irrépressible m’a soulevée de mes oreillers alors que cela me faisait très mal, et je l’ai embrassé pour le déposer dans le cœur de Dieu. Et lui, tout bas, m’a dit : « Pardon ! » C’était le baiser de paix qu’il était venu chercher.
À partir de ce moment-là, j’ai su que j’avais pardonné. »

Votre Dieu d’amour, s’il aime tout le monde, toute l’humanité, alors c’est qu’il n’aime personne en particulier! De toute façon c’est impossible d’aimer tout le monde.

Un enfant écrivait : « Cher Dieu, ça doit être très difficile pour toi d’aimer toutes les personnes du monde. Il n’y en a que quatre dans notre famille et je n’y arrive jamais. » Plus sérieusement, Dostoïevski avouait : « Plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier, comme individus. » Rousseau, se démarquant de son siècle, condamnait ces pseudo-cosmopolites qui, sous prétexte d’aimer tous les hommes, n’aiment en fait personne. Vous avez donc raison : l’amour doit toujours être personnel, unique. Pour nous, l’exercice de cet amour particulier est bien sûr limité dans l’espace et dans le temps. Mais pour Dieu, hors de l’espace et du temps, cet amour particulier et infini pour chacune et chacun est possible. Il nous connaît par notre nom, il « compte les cheveux de notre tête », disait Jésus. Et il a gravé notre nom sur la paume de ses mains. Dieu est très mauvais en calcul : il ne compte que jusqu’à un ! Pour lui, chacun est unique, irremplaçable et non seulement aimé, mais infiniment aimé par lui !

Dans la Bible on voit bien que votre Dieu a ses préférences. Il avait des relations privilégiées avec certains et pas avec d’autres.

Ce n’est pas quelque qualité ou vertu que nous pourrions avoir en nous qui attire l’amour de Dieu à notre égard. Non, il nous aime parce qu’il est Amour. Cet amour de charité ne fait donc pas de différence entre les destinataires. Ou, s’il devait faire une différence, c’est la misère qui l’attirerait bien plus que les talents : « Je suis venu pour les malades et non les bien portants », dit Jésus (cf. Mt 9, 13).

Affirmer que «Dieu est miséricorde», cela n’a pas le même sens dans toutes les religions. Ce n’est pas très clair…

C’est vrai… un mot n’est pas univoque. Il faut aller voir ce qui se cache derrière le vocable. Tous les dieux n’ont pas le même visage et toutes les miséricordes n’ont pas le même contenu. Dans l’islam, par exemple, la miséricorde s’adresse à tous, mais dans l’au-delà elle ne s’adresse qu’aux musulmans.Radhakrishnan montre que la doctrine du karma exige que l’on paie pour ses fautes. Cet auteur ajoute : « L’hindou n’est pas disposé à introduire dans la nature de Dieu un tel élément de totale irrationalité », c’est-à-dire une miséricorde qui fait que Dieu meurt pour me sauver.

La miséricorde de Dieu chez les chrétiens, ce n’est pas un concept, c’est un visage : celui du Christ bafoué, crucifié qui porte les péchés du monde. Thierry Maulnier, un Académicien athée, disait : « Il y a plusieurs grandes religions mais il n’y en a qu’une qui permette au plus humble des êtres humains penché sur sa pioche, sa brouette ou son registre comptable, au plus médiocre, au plus insignifiant de se croire personnellement sous le regard d’amour de Celui qui gouverne les mondes, plus encore, de n’être pas jugé indigne du sacrifice d’un Dieu. »

Bio auteur :

Nicolas Buttet est prêtre depuis douze ans. Il a fondé la Fraternité Eucharistein, en Suisse, qui accueille notamment des jeunes en difficulté (drogue, dépression, addictions…). Il a participé au lancement de la fondation Ecophilos, dont l’objectif est un regard de vérité sur la personne humaine au travail. http://eucharistein.org